Texte paru dans le "Manifeste du droit à être dans la Lune" - Avril 2010

En 1972, Patrick Juvet compose une chanson intitulée « Le lundi au soleil » sur des paroles de Jean-Michel Rivat. Cette chanson à succès sera interprétée par Claude François.
Il est intéressant de regarder de plus près les paroles de cette chanson.
Parce que parfois, un succès peut reposer sur des erreurs, nous allons faire ici une étude détaillée des paroles afin de remettre les choses en ordre.
Les paroles débutent sur un rapport visuel au temps, mais qui peut être aussi une tautologie, voir une maladresse : on ne regarde pas sa montre, mais on regarde l’heure. Une montre, ça se montre, c’est bien connu, mais on ne regarde pas sa propre montre, on regarde l’heure qu’indique la montre. « Il est déjà huit heures », nous dit le personnage. Huit heures n’est aucunement une fatalité. Le déjà est sans doute de trop, mais c’est pour annoncer une séparation prochaine.
Je ne pense pas qu’il faille insister sur cette phrase, qui semble être un ordre donné par une personne pleine de principes : qui doit partir à huit heures et qui embrasse tendrement. Pourquoi ne pas embrasser fougueusement, voluptueusement, passionnément, ou je ne sais quoi.
Donc, ici séparation. Rapport à la subjectivité fortement appuyé. L’autre est désigné par son organe vital : le cœur.
Alors, là, ça commence à se compliquer. Séparation mais ensuite, après le départ, il se trouve que finalement, c’est l’idéal pour marcher dans la forêt alors que le taxi a emporté le cœur en question parmi des milliers de gens (ce qui sous-entend un environnement urbain).
Eh eh ! Petit coquin. Le prénom Ginette est issu de la plante genêts, peut être est-ce là une référence au cœur qui est dans le taxi.
Mais notre véritable étude va débuter ici :
En effet, le lundi au soleil, c’est une chose qu’on n’aura jamais. Et ceci pour plusieurs raisons que je vais tenter d’expliquer ici.
Tout d’abord, le mot Lundi est issu du mot Lune (on peut retrouver cette étymologie en anglais avec le mot Monday qui signifie Moon Day ou jour de la lune). On peut également décliner avec Mardi pour Mars, Mercredi pour Mercure, Jeudi pour Jupiter, Vendredi pour Venus, Samedi pour Saturne et rien pour le dimanche parce que le dimanche est une invention moderne à l’étymologie discutable contrairement aux autres jours.
Donc, le lundi, c’est le jour de la lune (en italien, on dit lunedì).
Pourquoi finalement commencer la semaine par le lundi ou plutôt par la lune ?
Sans doute parce que la lune est l’astre le plus proche, on pourrait alors penser que ça va du plus proche au plus lointain, mais ça ne tient pas car d’après le schéma suivant, nous pouvons constater que les jours de la semaine sont dans le désordre d’après le système solaire.

Logiquement, il faudrait faire ainsi :
Mercredi
Vendredi
Lundi
Mardi
Samedi
Jeudi
(Dimanche)
Le lundi au soleil pose donc problème puisque c’est justement le jour de la lune. Et entre la lune et le soleil, c’est un peu le jour et la nuit. Le lundi est donc le jour de la lune. La semaine commence sous un astre de nuit.
Jacques Mesrine s’est évadé de la prison de Saint Vincent de Paul au Canada un lundi 21 août 1972 (année de composition de la chanson). Pourquoi un lundi ? Parce qu’il avait remarqué que les gardiens étaient moins attentifs le lundi car fatigués des festivités du week-end. Donc, le lundi, c’est le jour de repos du week-end.
Le lundi ne serait donc pas un commencement.
Cette remarque est peut être un peu rapide. Est-ce que dès que l’on travaille, il se met à faire beau ? Quelle est l’incidence d’une activité humaine sur le climat ? Un dérèglement climatique certes, nous pouvons aujourd’hui constater cela. Mais il n’y a pas d’effets immédiats. Ce n’est pas parce que l’on se met au travail qu’il fait beau. Et puis d’abord quel travail ? La chanson nous informe que le travail, c’est derrière les carreaux (on peut faire un rapprochement entre derrière les barreaux et derrière les carreaux, le travail comme un emprisonnement donc). Tout ça me paraît bien léger. Ce serait donc, dès que l’on est enfermé, il fait beau. Hum, ça me fait penser à la lumière du frigo. Est ce que la lumière du frigo s’éteint lorsque l’on ferme la porte ? En est-on sûr ?
Mais de quel travail parle le chanteur ou bien le parolier plutôt ? Ça signifie que la parolier a écrit sous la contrainte, qu’il n’éprouvait pas un plaisir dans son activité de parolier puisqu’il préfère être (avant 8 heures) avec le cœur de quelqu’un dans la forêt. Il faudrait écrire une chanson dans laquelle on dit tout le bonheur que l’on éprouve à écrire les paroles, à composer la musique. Quelles chansons sont heureuses ? Une chanson qui parle de la chanson en train de se faire. Elle est à toi cette chanson ? Elle est à vous cette chanson ? C’est un drôle de mot. Chanson. Chanson de geste. The song remains the same.
« Song » en anglais ressemble à « songe » en français.
La vie est un songe
En tout cas, on est dans le langage, dans la parole. La chanson voyage. Transmission orale que l’on peut mémoriser et réciter. Le récit.
Bon, passons, ne nous éloignons pas de notre sujet. Aurons nous un jour un lundi au soleil ? Car le chanteur dit bien avec une certaine fatalité : « C’est une chose que l’on n’aura jamais ». Il ne dit pas par exemple « c’est une chose que l’on ne verra jamais ». Il y a un réel besoin de posséder. Déjà en employant le mot chose qui fait du temps (lundi) et du temps (soleil) une chose alors que l’on ne peut pas posséder ni un lundi, ni le soleil. Et en plus, il emploie le verbe avoir : on n’aura jamais. Pourquoi vouloir à ce point un lundi au soleil. En fait, il ne dit pas que ça n’existe pas, il dit qu’il ne pourra pas accéder à la propriété de ce jour ensoleillé parce qu’il travaille derrière les carreaux.
Donc, c’est une critique de la condition du travailleur. Mais le chanteur est-il lui-même ce travailleur ? Ou bien est il le porte parole des travailleurs ? Ou bien se met-il à la place de quelqu’un qui travaille ?
Le chanteur, il interprète, enfin dans le cas de notre chanteur, il s’agit d’un interprète. Il fait ce qu’on lui dit de faire. Le compositeur a composé une musique pour le chanteur. Et le parolier a adapté des paroles à cette musique. Les paroles sont un peu légères. Ça s’est joué de peu de faire une bonne chanson, enfin des bonnes paroles.
Du travail de travail.
Alors, la phrase est ici intéressante dans le contexte social de l’époque.
En effet, outre le fait que le monument de Colombey les deux églises ait été inauguré en 1972, cette année a vu l’entrée en vigueur du décret sur la contraception. Donc, c’est un autre rapport à l’amour qui apparaît. Le lundi annonce peut être ici un renouveau, un nouveau commencement, une avancée. Ainsi, le chanteur émet l’hypothèse de faire autre chose que de travailler un lundi, et cette autre chose, c’est celui de faire l’amour, ce qui sous-entend « jouir sans entrave », car c’est bien là le propos de cloclo.
Ici aussi, même remarque, mais dans un rapport plus olfactif, « se rouler dans les foins » est transformé en « être mieux dans l’odeur des foins », comme une relation gazeuse, qui nous échappe, ou plutôt qui s’échappe. Une relation vaporeuse dont on ne garde rien. Sans doute parce que ce n’est pas tant l’acte physique qui est ici recherché, mais bien celui d’une jouissance, voir d’une extase, d’où cette référence à un élément gazeux et impalpable.
Donc, ici le raisin est le fruit défendu mais qui ne l’est plus finalement. Et une fois le raisin cueilli, il faut le presser pour en tirer le jus, ça va de soi. Mais c’est l’action de cueillir qui est appuyée ici. Ceci dit, l’acte de cueillir du raisin n’est pas considéré ici comme une forme de travail. On peut commencer à remarquer ici un changement, une perte de la ligne critique, qui s’intensifie avec le couplet suivant :
C’est vraiment dommage d’avoir fini le couplet par cette phrase « ou simplement ne rien faire ». Et pourquoi simplement. Ce n’est pas simple de ne rien faire. Ça ne s’improvise pas. Il est intéressant de comparer ce couplet avec un poème d’action de Robert Filliou de 1965 :
Le secret de la création permanente absolue
(Tel qu’il fut présenté au public du Café au Go-Go, N.Y., 8 février 1965) : Moi, m’adressant au public : “mon nom est Filliou, donc le titre de mon poème est :
Le Filliou idéal
C’est un poème-action et je vais le présenter :
Ne rien décider
Ne rien choisir
Ne rien vouloir
Ne rien posséder
Conscient de soi
Pleinement éveillé
TRANQUILLEMENT ASSIS
SANS RIEN FAIRE”.
(Puis je me suis assis en tailleur sur la scène, immobile et silencieux.)
Filliou emploie le terme de Tranquillement alors que Claude François emploie le mot Simplement. Mieux vaut être tranquille d’esprit que simple d’esprit et c’est peut être bien là ce qui fait la différence entre Robert Filliou et Claude François. Et Robert Filliou précise bien « Pleinement éveillé », ce qui signifie bien que ce n’est pas simple de ne rien faire.
Opposition psychogéographique, peut-être une référence à Guy Debord et au film « Critique de la séparation » réalisé en 1963. Claude François semble esquiver sa situation en se reposant sur l’autre. C’est appuyé avec le « Toi », un toi incisif, un toi tendu. Ce couplet pose la question de la situation, ou plutôt de la construction de situation qui nous amène à l’internationale situationniste. Donc, d’une part l’idée de séparation : « tu es à l’autre bout » et la référence psychogéographique « de cette ville ». Il ne dit pas de LA ville mais de CETTE ville. Il est intéressant de relire cet extrait de la Critique de la Séparation de Guy Debord :
« Restent ces paysages de cartes postales traversées sans fin ; cette distance organisée entre chacun de tous. L’enfance ? Mais c’est ici ; nous n’en sommes jamais sorti. »
La distance organisée entre chacun de tous. Bien entendu, tout est là. Claude François est victime de cette distance organisée qui provoque chez lui un mal-être comme nous allons le voir dans le couplet suivant.
Curieusement, il y a cette phrase « comme chaque jour » alors que justement, le dimanche semble être l’exception de la semaine, alors pourquoi ce « comme chaque jour » qui semble poser une habitude (l’habitude empêche une réflexion effective). Mais c’est sans doute ce malaise qui lui fait ressentir le quotidien comme quelque chose de répétitif. Le chanteur semble avoir besoin d’aide.
Il a besoin de l’amour de l’autre. Il ne parle pas non plus de son amour à lui mais bien de l’amour de l’autre. Les chanteurs semblent souvent dépendants à l’amour, ou du moins ils ont besoin d’en parler. Une épidémie de cristallisation semble toucher les chanteurs. Mais cristallisation non pas au sens cristal de Baccarat mais plutôt à la mode Stendhal dont voici la définition tirée de son texte « De l’amour » :
« Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections ».
Et c’est bien ce qui arrive à Claude François, il cristallise complètement, d’où sa dépendance à l’autre. L’autre comme forme de perfection.
La foule revient, sans doute la sortie des bureaux, ou la sortie des usines. Il voit l’autre, l’autre lui sourit (l’autre ne souriait pas auparavant, il faisait la gueule comme tout le monde). Cause à effet. La question de la subjectivité au sein de la foule. La place de l’individu au sein du groupe.
Nous sommes donc bien dans un environnement urbain. Cela sous entend une certaine profusion de l’environnement marchand. Sans doute une référence au texte « L’enseignement de Las Vegas » dont voici un extrait :
« Tout sens de clôture ou de direction provient des enseignes allumées plutôt que des formes reflétées dans la lumière. »
Eh oui ! C’est déjà la nuit, ce qui était ensoleillé, ou ce que nous aurions aimé avoir (un lundi au soleil) n’a pas été obtenu. Le soleil est remplacé par les néons des magasins (opposition entre nature/lumière naturelle et culture/lumière artificielle). Le thème de la lumière revient souvent dans cette chanson. Nous l’avons vu avec la relation lune (lundi) et soleil et surtout l’impossibilité d’associer les deux. Claude François n’a pas pu accéder au lundi ensoleillé (ceci dit, on ne sait pas ce qu’il a fait tout le temps que son amour était à l’autre bout de la ville), mais il parvient à accéder au bonheur en retrouvant l’être aimé sous les lumières nocturnes de la ville. Les retrouvailles ne se font pas sous la lumière naturelle du soleil mais bien celle artificielle des néons. Ce que nous pouvons surtout remarquer et c’est bien là la vraie question de cette étude, c’est le caractère prémonitoire de cette chanson par rapport à la vie privée du chanteur. En effet, dans la chanson « le lundi au soleil », il n’accède pas au bonheur sous le soleil mais bien sous les néons des magasins, alors que dans sa vie, sa vraie vie, Claude a rejoint les étoiles à cause d’une ampoule.
« D’ailleurs, c’est toujours les autres qui meurent. » Marcel Duchamp

Bibliographie :
L’instinct de mort - Jacques Mesrine - Champ Libre, 1984
Critique de la séparation - Guy Debord - Quarto Gallimard, 1963
L’enseignement de Las Vegas - Venturi, Scott Brown, Izenour - ed. Mardaga - 1971
De l’amour - Stendhal - 1822
Enseigner et apprendre, Arts vivants - Robert Filliou - éd. Archives Lebeer Hossmann - 1970
Légende des illustrations :
La liberté - Nicolas Boulard - photographie - 2009
Francis Picabia, Américaine, couverture pour le journal Dada 391, no. 6. 1917.